Abbaye de Cluny, 910-2010
Cluny, « phare de la Chrétienté »
Quand retentit le nom de Cluny, tout un imaginaire se cristallise autour de cette abbaye. Fondée en 910 et adoptant la règle de saint Benoît qui repose essentiellement sur l’humilité et l’ascèse, elle bénéficie exceptionnellement d’un privilège, celui de dépendre directement du Saint-Siège, et donc d’être libre de ses mouvements sans avoir à se préoccuper réellement du pouvoir régalien.
Sa puissance, sa prospérité se consolident véritablement sous la férule des premiers abbés comme Odilon de Cluny (994-1059) ou bien encore Hughes (1049-1109) ; l’action durable et continuelle de leurs génies rend possible la reconnaissance de Cluny comme le pilier du monachisme occidental et son rayonnement à travers toute l’Europe, qui forment, en quelque sorte, une « pré-mondialisation » à travers les échanges épistolaires, les ramifications en Europe ou bien encore le nombre important de moines attachés.
Le succès interrompu de Cluny se caractérise, au XIIe siècle, par la présence de 10 000 moines répartis dans quelques 1200 monastères européens.
Cluny, centre intellectuel et culturel majeur
Outre son poids fondamental dans l’histoire religieuse de l’Occident médiéval (sans oublier le fait notable que l’église de Cluny resta, jusqu’à la construction de Saint-Pierre-de-Rome, la plus monumentale d’Europe : ou bien encore son soutien au Souverain Pontife Grégoire VII, artisan de la Réforme grégorienne pour une lus grande indépendance de l’Eglise vis-à-vis des laïcs (création du conclave en 1059…), Cluny joue un rôle non négligeable dans la diffusion de la culture en Europe au travers d’abbés cultivés, intéressés. En effet, elle dispose en son sein de nombreux ouvrages patristiques, de maîtres comme Jean Scot Origène, des textes de médecine, d’auteurs classiques (Tite-Live…).
En dépit d’un prestige établi, une lente et constante décadence
Néanmoins, malgré cette aura qui entoure l’Ordre clunisien, de nombreuses critiques s’élèvent, notamment autour de Bernard de Clairvaux au XIIe siècle, pour son attachement au pouvoir et à l’argent et donc, dans une certaine mesure, d’avoir bafoué leur idéal de pauvreté que le Christ lui-même exige pour les moines dans l’Evangile de Jésus selon saint Matthieu : « Si tu veux être parfait, va, vends tous ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi ! » (Matt, 19,21).
La décadence de l’abbaye continue jusqu’au point d’orgue consacrant sa déchéance lorsqu’en 1790, la République interdit les vœux religieux ce qui consomme sa disparition.
Anniversaire de Cluny 910-2010 : 1100 belles années
En cette année 2010, un événement particulièrement important a lieu. Bien entendu, les aficionados proclameront d’emblée qu’il s’agit de la Coupe du Monde de football en Afrique du Sud. Néanmoins, sans oser lui enlever son caractère sacro-saint et incontournable, il faut noter que cette année 2010 est également la date anniversaire de la fondation de Cluny, voilà 1100 ans.
Comment résumer 1100 ans d’histoire passionnée, intense, à rebondissements ? Cluny : ce n’est pas simplement une église ou une ville actuellement située dans la région Bourgogne mais bel et bien une identité à part entière dans l’histoire religieuse et, plus généralement dans celui de l’Humanité. Quel autre ordre religieux eut un rayonnement à l’instar de Cluny ? (sauf, peut-être, dans une certaine mesure, l’Ordre du temple mais qui rassemblait, contrairement aux clunisiens, des moines-soldats, qui ne respectaient pas la clôture et le vœu de ne pas verser le sang). Quel autre ordre représenta la Chrétienté, à part Cluny ?
En somme, cette date ne symbolise pas seulement l’anniversaire de la fondation de Cluny mais elle rend hommage, en quelque sorte, au « génie clunisien », à tout ce que l’Ordre a contribué durant ces siècles d’existence dans des domaines extrêmement variées pour l’Occident. Outre la célébration de la fondation de Cluny, c’est surtout le patrimoine immatériel qui est mis en avant : ces 1100 ont vu la présence physique de Cluny par le biais des abbayes, des moines, des cloîtres, mais également une présence immatérielle, caractérisée par l’apport intellectuel, culturel et religieux de Cluny .En clair, 2010 fête la « Cluny-Physique » et la « Cluny-Immatériel ».
En 1790, une page se tourne dans l’histoire du monachisme occidental, lorsque les héritiers de la Révolution Française interdisent les vœux religieux. Après cette date particulièrement décisive qui marque, en quelque sorte, la rupture entre le temporel et le spirituel au sein de la République désormais laïque, une et indivisible, aucun ordre ne parvint à, dorénavant, se hisser au niveau que fut Cluny durant ces décennies passées. Même lorsque cette vendetta contre l’Eglise se tasse et que les ordres religieux sont de nouveau admis, les ordres religieux, et plus spécifiquement celui de Cluny, ne bénéficient plus de l’aura qu’elles avaient mais, malgré tous les efforts déployés, le « label Cluny » reste, encore et toujours, d’actualité.
Aurélien GHINOZZI
Juillet 2010